Marcel Sauvage (1)

Article paru dans Caractère Noël no.13 hors-série, 1963

Je ne sais comment classer Rémy Lejeune (Ladoré), dans la plus vive estime que je lui porte, depuis que j’ai vu -avec un rare plaisir- ses premiers dessins, alors qu’il avait vingt ans. Cette estime, au demeurant, est devenue, d’année en année, de l’admiration pour un artiste qui travaille en marge des industries de pseudo-beauté contemporaine et qui demeure fidèle à lui-même, dans une ligne classique, mais rénovée, en même temps que fidèle à l’imagination qui est, disait Baudelaire, la reine des facultés.

Vraiment, je ne sais comment classer Rémy Lejeune parce que -en toute sincérité- je le situe au plus haut de l’art graphique mais, pratiquement, entre deux modes sinon deux Mondes bien définis du réel et de l’irréel.

Ingres a écrit : « Le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture. » Que nous importe donc, à l’occasion, dans une oeuvre vouée aux couleurs, ce qui reste en elle-même de tape-à-l’oeil ou de peinture et qui nous porte, aujourd’hui avec un peu trop d’insistance et de vanité sur le nerf optique, hors toute forme d’apparence et toute intelligence.

Le dessin est d’interêt majeur, en soi -du moins pour moi- parcequ’il passe de l’écriture admise, au signe plus signifiant sans se laisser éblouir par un arc-en-ciel de Convention primaire.

Que Rémy Lejeune soit un dessinateur hors pair, un dessinateur hors classe, un artiste hors série, parce qu’il se consacre, avec beaucoup d’assurance et de hautaine sobriété, aux seules lignes noirs, sans succomber à un genre mineur ou secondaire, voilà qui me parait -en tout bien tout honneur, et je l’avoue à mes risques et périls -digne d’un éloge hors pair.

S’il y a une noblesse du dessin, du sens personnel, dans le respect des traditions et des mouvements précis du dessin, à ce titre (de noblesse), Rémy Lejeune est des premiers -sinon le premier de sa génération- à la gloire du réalisme et du surréalisme, l’un et l’autre supérieurement authentiques, ici par l’émouvante pureté des lignes, des formes, comme aussi bien par l’ingéniosité sensuelle et spirituelle des motifs -en toute objectivité, bien qu’avec un bel humour sérieux.

Que Pierre Bricage et Berthe Bricage, son épouse, -qui se veulent simplement artisans imprimeurs, alors qu’ils sont des maîtres de l’édition de luxe- aient choisi Rémy Lejeune pour illustrer, par une singulière originalité, l’oeuvre complète de Boileau, voilà qui nous rassure pleinement sur l’avenir des Beaux livres et du dessin gravé, lequel prolonge la magie des écritures. Je dis magie, parceque Rémy Lejeune, avec tout son talent, redonne au bon vieux Boileau, une jeunesse qui fait valoir à nouveau toute poésie, dans le temps.

Marcel Sauvage, journaliste et écrivain Français.